Les guerres du patrimoine

February 23, 2009

crédit: Thomas Coex/AFP/Getty Images

crédit: Thomas Coex/AFP/Getty Images

Le patrimoine est-il une des cibles des guerres du XXIe siècle?

Le 23 février 2009, le Musée iraqien de Bagdad a été réinauguré après près de six ans de fermeture. On se souvient du pillage du musée en avril 2003 au moment de l’entrée des troupes américaines dans Bagdad. Le symbole était fort dans le contexte d’une action armée -invasion-  critiquée par la communauté internationale. Les Iraqiens dénonçaient la destruction de leur patrimoine national. La réaction internationale condamnait alors avec la perte irrémédiable de collections d’objets assyriens, babyloniens, etc. la destruction d’un patrimoine de l’humanité.  Le texte qui suit est tiré d’une intervention donnée au Cedej, Le Caire en octobre 2006 dans le cadre d’une projection sur le film de Mika Assaf, La mémoire volée, retour au musée de Bagdad (2006).

violence et patrimoine

Le conquérant aime toujours la paix, il entre volontiers tranquillement dans notre pays.

Carl von Clauswitz, De la guerre, 1832

Yougoslavie, Afghanistan, Iraq, Nigeria, Colombie, etc. Les conflits récents ont montré que le patrimoine était l’objet d’agressions ciblées. Le fait en soi n’est pas nouveau ; de tout temps les signes, insignes, monuments de l’ennemi ont fait l’objet de dégradations volontaires : d’actes de vandalisme. La nouveauté des ces attaques tient dans le fait que le patrimoine est atteint en tant que patrimoine, en tant qu’héritage du passé de l’Autre, que l’on cherche à dégrader voire à nier.

Ce phénomène remonte aux vingt dernières années et est indexé à l’inflation du discours sur le patrimoine. La construction patrimoniale a créé et montré comment celui-ci joue un rôle éminent dans la formation des identités individuelles et collectives, constituant alors un élément fédérateur et souvent consensuel. « En réaction, il a pu devenir un enjeu, voire une cible en cas de conflits ou de crises politiques majeurs, ou servir de prétexte à des débordements régionalistes et nationalistes. Telle est donc l’ambivalence des passions identitaires, à la fois dévastatrices lorsqu’elles alimentent les replis sur soi et créatrices lorsqu’elles enracinent dans l’amour du passé l’aptitude à vivre ensemble »[1].

Les règles de la guerre

La protection du patrimoine en cas de conflit armé

Le patrimoine n’est pourtant pas seulement affaire d’image et d’identité. Le patrimoine, l’héritage culturel est constitué d’objets, de choses matérielles, dégradables, sujettes à l’usure du temps, des hommes. Et la guerre est aussi très concrète, un ensemble d’événements, de manœuvres soumises à des règles et des conventions internationales : les règles de la guerre.

La question de protéger les monuments du patrimoine en temps de guerre s’est posée au sortir de la Seconde Guerre Mondiale suite aux destructions massives de villes et de monuments.

En 1954, l’UNESCO propose une Convention pour la protection du patrimoine culturel en cas de conflit armé qui est adoptée par les protocoles de La Haye de 1954 et 1999[2].

La convention porte sur la sauvegarde et le respect des biens culturels en cas de conflit armé, international ou interne aux États. Elle prévoit un ensemble de mesures de protection pour les biens culturels inscrits dans le “Registre international des biens culturels sous protection spéciale”, par la signalisation des bâtiments et monuments importants protégés par le Bouclier Bleu et la création d’unité spéciales au sein des forces armées. Elle prévoit enfin la pénalisation des violations de la convention.

Que s’est-il passé au musée de Bagdad ?

Le rapport d’enquête[3] insiste sur la chronologie des faits et tout le problème est de savoir si la Convention de La Haye a été respectée ou non. Le colonel Bogdanos montre :

–   Que des soldats de l’armée iraqienne étaient embusqués dans le musée qui servait de dépôt d’armes et que l’armée américaine n’a pas riposté au tirs provenant du bâtiment, ou ne l’a fait que de manière symbolique, dans le respect de la Convention de 1954.

–   Que lorsque le pillage a commencé, l’armée américaine n’était pas en mesure de réagir faute d’hommes disponibles dans le secteur.

–   Que les pilleurs étaient organisés, connaissaient les locaux et possédaient les clés des réserves du musée.

Ensuite, pour ce qui est de savoir si le pillage aurait pu être prévu et évité, le chargé d’enquête montre que l’idée même d’un pillage de musée ne pouvait pas être envisagée car le cas du sac d’un musée était inédit.

Un récolement a été entamé avec les services du musée et a montré que 15 000 œuvres avaient été volées au lieu des 170 000 d’abord annoncées. Un filet de protection des œuvres a été constitué dans les semaines qui ont suivi le pillage du musée avec la réaction par une réunion des conservateurs des grands musées internationaux et de l’ICOM et d’Interpol. Les images et les fiches signalétiques des œuvres concernées ont été largement diffusées sur internet. Ainsi, grâce à la coopération de comités internationaux, des forces d’occupation, des autorités locales et d’acteurs individuels, à ce jour, 7 000 sur les 15 000 œuvres ont été retrouvées ou restituées.

Pillages, opium et guérilla

Les chiffres donnent cependant une idée alarmante de l’état du pillage des sites archéologiques iraqiens après la guerre : les autorités iraqiennes annonçaient fin 2005 que 17 000 œuvres provenant des sites archéologiques iraqiens avaient été saisies, récupérées ou rendues. En comparant ce chiffre aux 7 000 œuvres du musée connues et référencées, on devine l’importance du pillage des 10 000 sites archéologiques dont les objets sont par définition inconnus et non publiés. Les autorités officielles dénoncent les fouilles clandestines dont la vente des objets archéologiques permet de financer les mouvements de guérilla dans le pays. Accusant la passivité ou la complicité des états voisins, les enquêteurs pensent que les antiquités empruntent les mêmes voies de circulation que les trafics de drogue et d’armes[4]. Or, depuis le 11 septembre 2001, les lois et coopérations internationales ont considérablement limité les flux financiers alimentant les réseaux jihadistes. Ainsi, les antiquités iraqiennes sont une source de revenus pour les réseaux terroristes de la même manière que les revenus du trafic d’opium ont permis la résistance afghane ou la persistance du régime taliban de Kaboul. La contention du trafic des antiquités apparaît désormais comme un des problèmes majeurs pour les autorités iraqiennes (et américaines !) dans la pacification du territoire mais aussi comme un enjeu dans la lutte internationale contre le terrorisme. Se pose alors la question du statut des objets d’art ou d’antiquité sur le plan international.

Réflexion sur la nature des objets

biens nationaux…

La Convention de La Haye donne une définition des biens culturels sur lesquels porte concrètement la Convention. Sont définis comme biens culturels, les œuvres matérielles et immatérielles ayant une « grande importance pour le patrimoine culturel des peuples » (art.1), ainsi que les institutions qui les exposent et les centres monumentaux. Dans sa version anglo-saxonne, la Convention est plus claire, elle porte sur les « cultural properties ». Il s’agit de propriété culturelle dans lequel cas, la notion de patrimoine employée par la Convention est celle d’héritage dans le sens notarié du Code Civil français. A partir du moment où intervient la notion de propriété, le problème porte sur la notion même de propriété. La propriété est une institution juridique fondamentale qui par définition, engage un droit et un devoir.

Dans le préambule de la Convention de La Haye, apparaît pour la première fois l’idée d’un devoir de protection d’un patrimoine qui est commun à l’ensemble de l’humanité :

« Convaincues que les atteintes portées aux biens culturels, à quelque peuple qu’ils appartiennent, constituent des atteintes au patrimoine culturel de l’humanité entière, étant donné que chaque peuple apporte sa contribution à la culture mondiale; » (UNESCO, 1954, préambule)

Dans le cas de l’Iraq, la guerre étant officiellement terminée, les objets sont protégés par la Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels de 1970[5]. Or celle-ci énonce que les biens culturels « ne prennent leur valeur réelle que si leur origine, leur histoire et leur environnement sont connus avec la plus grande précision » (préambule). Cette idée de nécessité de conserver le patrimoine culturel in situ est renforcée dans la Convention du Patrimoine culturel et naturel mondial (1972)[6]. Si la conservation des biens culturels est un devoir « universel » qui appartient à l’ensemble des membres de l’humanité, la propriété culturelle en revanche apparaît comme plus proprement nationale voire nationaliste.

… ou patrimoine de l’humanité ?

Les textes présentent alors une ambiguïté sur la notion même de propriété culturelle :

Considérant que l’échange de biens, culturels entre nations à des fins scientifiques, culturelles et éducatives approfondit la connaissance de la civilisation humaine, enrichit la vie culturelle de tous les peuples et fait naître le respect et l’estime mutuels entre les nations, (UNESCO, 1970, préambule)

Cette ambiguïté trouve écho dans un autre problème connexe, celui des restitutions d’œuvres pillées par les puissances[7]. La notion de propriété culturelle des États défendue par l’UNESCO s’accorde t-elle avec celle d’un patrimoine mondial et universel ?

Une double interprétation de la propriété culturelle internationaliste et nationale voire nationaliste, est alors possible[8]. L’interprétation internationaliste défend la notion d’un patrimoine mondial et universel, devant rester et être protégé in situ. Mais celle-ci prétend en même temps, à la possibilité de libre circulation des objets d’art – biens culturels- lesquels sont pour d’autres patrimoine national.

La convention de La Haye n’a jamais été signée par les Etats-Unis qui possèdent une loi interne adoptée en réaction à la Guerre de Sécession en 1863. Les États-Unis possèdent aussi des accords d’exclusivité et de libre échange des biens culturels avec le Mexique, le Pérou, le Guatemala ou le Canada à laquelle des restrictions successives (entravant largement le libre échange) ont été apportées depuis les années 1970. Apparaît alors l’idée que la libre circulation des œuvres peut être requise en raison de l’état de délabrement et du danger encouru par les œuvres. C’est l’argument qui se développe actuellement aux États-Unis face au paradoxe des textes et à l’évolution des trafics d’art[9].

Comment l’art devient-il support d’identité ?

Dans les pays en guerre, on assiste inévitablement à un mouvement de crispation et de fermeture identitaire. Un mouvement de réouverture succède au conflit : politique et volonté de monstration, d’exposition de soi pour soi et pour l’Autre. Mais la résolution des conflits passe généralement par la voie légale internationale et le contexte de mondialisation est caractérisé par la perte de centralité des États nations et la multiplication des flux culturels. Et pourtant l’État demeure l’unité de base des organisations internationales et la protection des patrimoines est pensée à un niveau international mais est mise en œuvre au niveau local : le label de patrimoine mondial de l’humanité permet d’édifier des œuvres d’art au rang de patrimoine.

C’est donc à partir de l’art qu’est édifié le patrimoine des nations. Et à partir de l’art aussi que l’image de l’Autre est détruite. Dans la réflexion sur le patrimoine en temps de guerre, les objets d’art ne jouent finalement qu’un rôle secondaire; le patrimoine n’est pas touché en temps qu’art mais en temps qu’image d’une identité.

La connexion qui s’opère dans les consciences et qui reparaît dans les discours, souvent au détriment d’un réel travail de mémoire, est donc une connexion symbolique entre l’œuvre d’art et l’identité : le « c’est à nous » ou le « c’est à moi » est entièrement imaginaire. Mais cette connexion s’opère bel et bien : le patrimoine devient identité.

Imaginaires (conclusion)

Cette connexion ne doit pourtant pas faire oublier d’autres connexions telles que l’identité malgré les différences : « cet art ne nous appartient pas mais il est potentiellement à nous en tant que part de l’humanité ». C’est la notion en jeu dans celle de patrimoine mondial et se traduit par « le génie humain, c’est moi ». Là, c’est une connexion de l’individu à l’ensemble de l’humanité par l’imagination, c’est à dire la faculté de créer des images. Mais cette connexion imaginaire est une des plus réelles dont nous disposions actuellement, en témoignent les actes de guerres contre le patrimoine et les réactions internationales.

A suivre: patrimoine et restitutions, patrimoine et violence


[1] Jacques Le Goff, Patrimoine et Passions identitaires, Paris, Fayard, 1998

[2] Aujourd’hui, 113 pays y ont adhéré -dont l’Egypte en 1955 et la France en 1957 mais pas les Etats-Unis. La ratification par La Grande Bretagne a été entamée en 2003 mais demande certains réaménagements de la Convention.

[3] Bogdanos, Matthew, « The Casualities of War : The Truth About the Iraq Museum », American Journal of Archeology, 109, 3, 2005, p. 477-526

[4] Bogdanos, Matthew, “Thieves of Baghdad -and the World’s Cultural Property”, papier donné lors du colloque Protecting Cultural Heritage: International Law after the War in Iraq, The University of Chicago Law School, 3 février 2006

[5] Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels 1970

[6] Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel 1972

[7] Sur ce sujet, cf. Leturcq, Jean-Gabriel, « À qui sont les Pyramides ? L’appropriation des patrimoines non musulmans dans le monde arabe et le rapport à l’Occident », Qantara, janvier 2007.

[8] Merryman, John Henry, « Two Ways of Thinking About Cultural Property”, The American Journal of Law, vol. 80, n°4, 1986

[9] Cf. Appiah, Anthony K., “Whose Culture Is It?”, New York Review of Books, vol.53, n°2, 9 février 2006

© Jean-Gabriel Leturcq, octobre 2006.

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One Response to “Les guerres du patrimoine”

  1. […] Zahi Hawass‘ sense of maneuver On cultural property in a historical perspective On restitutions and heritage-making Possibly related posts: […]

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