Whose Pharaohs?

June 6, 2009

Article publié in Qantara, 62, Janvier 2007 et partiellement reproduit (sans autorisation dans La nouvelle République d’Alger, 18 septembre 2007)

Temple de Karnak (ca. 1870)

Temple de Karnak (ca. 1870)

De l’appropriation du patrimoine préislamique dans le monde arabe.

Le 5 avril 2003, tandis que les forces américaines entraient dans Bagdad, les media annonçaient le pillage du Musée Iraqien et la disparition de 170 000 pièces d’antiquités. La réaction internationale condamnait alors avec la perte irrémédiable de collections d’objets assyriens, babyloniens, etc. la destruction d’un patrimoine de l’humanité. Les Irakiens pour leur part dénonçaient la destruction de leur patrimoine national[1]. Universel ou national ?

Sgt Lindsay posing with Nefertiti (1946) source: http://www.monumentsmenfoundation.org/
Sgt Lindsay posing with Nefertiti (1946)

À qui appartiennent donc les antiquités assyriennes, babyloniennes en Iraq ou Syrie, pharaoniques en Égypte, phéniciennes au Liban, byzantines en Jordanie, mais aussi romaines, berbères en Algérie, Tunisie, Libye et au Maroc, ou “négro-africaine” au Soudan ou en Somalie ? Comment les témoignages matériels de l’époque préislamique, l’héritage de la jahilyya en quelque sorte, peuvent être intégrés aux constructions des nations modernes à dominante musulmane ? Bien qu’on constate que c’est avec une intensité fort différente que s’exercent les demandes de restitution des œuvres acquises illicitement et conservées aujourd’hui dans les musées occidentaux, les patrimoines préislamiques dans le monde arabe sont finalement devenus des objets de négociation pour les États contemporains. Patrimoine mondial, patrimoine national : ces antiquités appartiennent-elles aux dites nations ou au reste du monde ? Comment les antiquités préislamiques sont devenues des enjeux identitaires tant au niveau des nations que sur la scène internationale

Découvertes européennes des antiquités et combats politiques

En 1798, l’Expédition d’Égypte de Bonaparte où, à côté des régiments de militaires figurent une cohorte de savants, donne lieu à un premier état des savoirs sur l’antiquité pharaonique. Qui sont les pharaons ? On n’en sait pas grand-chose encore, car les textes restent muets jusqu’à la découverte de Champollion, en 1822. Néanmoins, des collections égyptiennes se constituent sans attendre, à Londres, à Turin, à Paris, et bientôt à Berlin. Une âpre concurrence se met même en place entre agents français et anglais – les démêlées entre Salt et Drovetti restent célèbres -, et l’archéologie devient un lieu de rivalités entre les puissances française et britannique. Le succès est si grand que la récolte est élargie à de nouveaux champs : la Mésopotamie de Nabuchodonosor et Assourbanipal entre dans les collections européennes. La gabegie prend de telles dimensions que des services de protection sont mis en place pour conjurer l’hémorragie autant que pour contrer l’adversaire. En Égypte, l’archéologue français Auguste Mariette (1821-1881), fondateur du musée du Caire et du Service des Antiquités égyptiennes, est l’inspirateur des premières lois permettant d’assurer la conservation des objets d’époque pharaonique sur le territoire égyptien. Pourtant, l’adhésion du pouvoir n’est pas évidente, la différence entre collection nationale et collection privée est ténue et, si l’on en est plus au temps où l’on donnait l’obélisque de Louxor à la France, le khédive Ismail dispose régulièrement des œuvres du musée pour ses cadeaux diplomatiques.

Erection de l'Obélisque de Louxor, Place de la concorde, 1836

Erection de l'Obélisque de Louxor, Place de la concorde, 1836

On prête à Mariette cette phrase : « Il y a quelque temps Égypte détruisait ses monuments, elle les respecte aujourd’hui ; il faut que demain elle les aime. ». C’est bien là la question. Si l’archéologie est un enjeu entre les puissances, son contrôle devient un enjeu de puissance pour les nations colonisées. La lutte pour l’indépendance politique est accompagnée d’une volonté de revendiquer (réclamer et s’attribuer) les antiquités comme partie de l’identité nationale. Ce combat se joue sur deux fronts, le premier contre les autorités coloniales qui contrôlent la recherche et les champs académiques. En Égypte, la création de l’Université Fouad (future université du Caire) en 1925, marque les premiers pas d’une science nationale : former des archéologues égyptiens pour promouvoir une science indépendante. La démarcation entre une pensée européenne et une pensée nationale au sujet de l’histoire pharaonique est cependant floue, voire inexistante. Est-ce une démonstration de l’universalité des pharaons ? De la même manière, à l’indépendance de l’Iraq en 1932, les autorités allaient reprendre le contrôle de l’archéologie et interdire l’accès aux fouilles aux Américains et aux Britanniques.

Un second front est interne aux États. Il consiste à arracher la reconnaissance d’un héritage culturel non islamique et son incorporation dans la construction des identités nationales modernes, alors même que ces objets et les musées sont encore fortement liés aux puissances coloniales. Comment les nations indépendantes se les (ré)approprient ?

Couvertures internationales et restitutions patrimoniales

L’indépendance des États qui passe par un intense effort de modernisation des infrastructures, prend le pas sur un respect fétichiste des témoignages du passé. Le bras de fer qui s’engage autour d’Abou Simbel dans les années 1960 entre le président Nasser et la communauté internationale, fait apparaître la dualité de propriété du patrimoine pharaonique. La réalisation du Haut Barrage d’Assouan doit conduire à noyer la Nubie et ses monuments. André Malraux, le ministre français de la Culture, lance un vibrant appel pour conserver avec les temples de Nubie de témoignages du « génie artistique qui concernent l’ensemble de l’humanité ». Deux logiques s’opposent : d’un côté, la libre disposition – certes iconoclaste – d’un espace national, et de se débarrasser subrepticement de la manifestation d’un pouvoir antique encombrante pour le potentat moderne ; d’un autre, la nécessité de préserver un des oeuvres exceptionnelles, d’un passé enfoui et dont l’humanité entière doit se faire le gestionnaire.

La campagne de Nubie débouche en 1972 sur la Convention du patrimoine mondial de l’UNESCO : il s’agit de préserver un héritage qui unit les hommes entre eux, tant contre les érosions naturelles que contre les agressions iconoclastes. Les textes internationaux sur la propriété culturelle[2] ne sont pas sans porter en eux deux interprétations contradictoires : ils instaurent une propriété culturelle mondiale, héritière des conceptions humanistes et universalistes ; ils instituent, d’autre part, des propriétés culturelles proprement nationales (voire nationalistes) en affirmant l’apport de chaque culture à l’humanité, et l’importance qu’il y a de maintenir sur place des objets de patrimoine. Ils légitiment ainsi les demandes de restitution d’œuvres soustraites en d’autres temps, et d’autres conditions politiques, par les puissances coloniales.

Nefertiti 2003

Nefertiti 2003

Dans le monde arabe, l’action menée par Égypte reçoit une large audience en raison même de la médiatisation exceptionnelle et de la fascination que les antiquités pharaoniques exercent sur le monde occidental. Comment comprendre les demandes de récupération de la pierre de Rosette conservée au British Museum, le scribe accroupi au Louvre ou la tête de Néfertiti à Berlin ? Ces objets sont désormais considérés en Occident comme des œuvres d’art absolues et des pièces centrales du patrimoine muséal de leur pays d’exposition, alors même qu’elles sont considérées comme patrimoine national dans leur pays d’origine. Le scandale soulevé en 2003 en Égypte par la présentation à Berlin de la tête de Néfertiti sur un corps en bronze de femme nue en témoigne : porté par une campagne médiatique, le ministère de la culture a demandé la restitution du chef d’œuvre arguant la dégradation de « l’icône de l’identité égyptienne »[3].

Comment des objets sont devenus supports d’identité ? Il est trop simple d’affirmer que la propriété exclusive de ces objets est la simple légitimation du lien exclusif qu’une nation, un peuple ou une culture entretient avec son passé. Car longtemps, le passé préislamique a été considéré comme un corps étranger par les populations qui avaient succédé sur le même sol. Il s’agissait plus d’un héritage de la terre que d’un héritage légué par des ancêtres. Mais le rapport au passé s’inscrit ici dans un rapport à l’Occident et aux lésions de l’ère coloniale : quand l’Égypte réclame ses pharaons, elle réclame comme son héritage matériel, des antiquités exhumées de leur terre d’éternité par des occidentaux, ne réclame-t-elle pas aussi la réparation symbolique de son passé récent bafoué par la colonisation ? Dans ce cas, le lien aux pharaons n’existe pas en tant que tel, il ne préexiste pas au « pillage » mais lui est consécutif : découverts par les occidentaux, ils deviennent le symbole d’une l’identité égyptienne expropriée, non pas l’identité conférée par les ancêtres mais celle inscrit dans la terre.

Affiche de la campagne allemande de restitution de Nefertiti

Affiche de la campagne allemande de restitution de Nefertiti

Face à ces revendications, les grands musées dits « universels » (Louvre, British Museum, Metropolitan Museum, etc.), défendent la légitimité de leurs collections au nom du rayonnement qu’elles leur offrent : les objets des anciennes civilisations sont exposés à l’admiration universelle des citoyens de toutes les nations, porteurs des valeurs de l’humanisme[4]. C’est en ce sens que le sac du musée de Bagdad a été vécu comme un acte de barbarie, les pilleurs quelle que soit leur nationalité (on soupçonnait de riches commanditaires privés venus de toute part), privait l’humanité d’un patrimoine unique et, une armée venant, disait-on, apporter le concept universel de démocratie, avait s’était rendue complice d’un acte de barbarie. L’outrage à la nation irakienne était double : envahie par une armée étrangère, elle était privée du lien qui la reliait à son histoire et à sa mémoire.

Une question reste cependant en suspend : l’Égypte et l’Iraq apparaissent comme des cas isolés, les autres pays arabes n’ont pas manifesté de velléités de restitutions d’œuvres. Est-ce un signe de minimisation voire d’insignifiance de ce passé préislamique dans la construction des histoires nationales ? comme si ces œuvres étaient encore associées à une domination venue  de l’étranger, et que les États modernes s’ancraient essentiellement dans un passé postérieur à l’arrivée de l’islam sur les territoires nationaux ?

À suivre… ici

©Jean-Gabriel Leturcq 2006


[1] L’enquête, une fois que les fumées médiatiques se sont détournées, a montré qu’en fait 15 000 objets avaient été volés dont 7 000 ont été retrouvés par les autorités nationales et internationales. Cf. Bogdanos, M., « Casualities of War, The Truth About the Iraq Museum », American Journal of Archaeology, Vol. 109, 3, Juillet 2005.

[2] En particulier, la Convention pour la protection du patrimoine culturel en cas de conflit armé dite de La Haye,1954 et la Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels, 1970.

[3] Bulletin d’Information Archéologique, 28, p. 15 et 17, et passim.

[4] Déclaration sur la valeur et l’importance des musées universels, signée le 11 décembre 2002 par les 18 grands musées « universels » : Louvre, Hermitage, Metropolitan et Whitney Museum, British Museum, Prado, Rijksmuseum etc.

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3 Responses to “Whose Pharaohs?”

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