Y-a-t-il une « question de l’image » en Islam ?

May 30, 2011

Here is a short book review of Silvia Naef’s Y-a-t-il une « question de l’image » en Islam ? [litt. Is there ‘a question of image’ in Islam? / trans. Pictures and Aniconism in Islam] (Paris, Téraèdre, 2004 / published in German in 2007). It was written in 2006 but published in 2004 [sic!] in Studia Islamica. It’s available online on Jstor. If I were to write it again I would write something very different. Reviewing that book offers a chance to discuss the issues of Orientalism and how the contemporary understanding of pictures and images is embedded in the 19th c. conception of an essentialist prohibition of pictures in Islam.

A propos de Silvia Naef, Y-a-t-il une « question de l’image » en Islam ? Paris, Téraèdre (collection « l’Islam en débats »), 2004, 132 pages.

1. La question de l’image en Islam est-elle caricaturale ? « L’affaire des caricatures » aux premiers mois de 2006 a réveillé de vieux démons d’une opposition Occident-Orient. Des caricatures du Prophète de l’Islam publiées dans le magazine danois Jyllands-Posten mettaient le feu aux poudres. Pour les commentateurs, peu importaient les dessins, leur pertinence ou impertinence, le bon ou le mauvais goût, qu’ils aient été vus ou non, c’était le principe de l’interdiction de la représentation figurée (en particulier celle du Prophète) qui avait été enfreint. Ce qui était alors apparu comme une haine de l’Occident pour les uns répondait à ce qui était vécu comme une haine de l’Islam[1] pour les autres. Le débat s’est donc résumé à une opposition de partis autour d’une idée reçue sur l’Islam, des mieux enracinées dans les consciences, celle d’une société sans images.

Cette interdiction supposée, redisons-le, s’accorde mal de l’omniprésence des images dans le monde musulman contemporain. Et plus encore avec la circulation et la manipulation des images : ce fut le cas avec la destruction des bouddhas de Bamyan à l’occasion de laquelle on exhibait une image de destruction d’images ou avec la diffusion des dites caricatures par les media de communication contemporains (télévision satellitaire, internet, etc.). Concluant à un « clash des civilisations », c’est ce paradoxe que les journaux et chroniqueurs occidentaux ont mis en avant pendant l’affaire des caricatures[2].

S. Naef, Bilder und Bilderverbot im Islam. Vom Koran bis zum Karikaturenstreit, C. H Beck, Munich, 2007

C’est aussi la question dont traite Silvia Naef dans son ouvrage : Y-a-t-il une « question de l’image » en Islam ? Ce petit livre, bien conçu et informatif est permet de déplacer la « question de l’image » en rendant ce problème intelligible et lisible pour un lecteur non avisé des travaux déjà réalisés sur ce problème. Outil de travail, l’ouvrage récapitule en effet une bibliographie quasi-exhaustive qui comporte plus de 120 titres. Il aurait été bien utile pour qui aurait voulu comprendre le problème soulevé par ces caricatures d’une manière intelligente. Silvia Naef nous fournit donc là un véritable outil de compréhension d’une question rendue centrale dans l’Europe d’aujourd’hui.

2. Comment s’accorder de la multiplication des images – dans le sens classique où l’entend l’orientalisme : représentation d’êtres vivants et animés – alors qu’elles sont sensées être interdites par l’islam ? Comment se pose donc la question d’une présence ou d’une interdiction des images en Islam ?

L’ouvrage se divise en trois parties, qui explorent de trois manières, et sous des axes fort différents, qu’il importe de distinguer soigneusement, la place des images dans l’histoire de l’Islam : à partir des textes religieux, par l’examen de l’histoire jusqu’au XIXe siècle, puis par la réaction de la pensée des religieux confrontés à leur multiplication à l’époque moderne.

Dans la première partie, « Les textes sacrés et leur interprétation », Silvia Naef évalue l’apport des textes religieux, juridiques et canoniques tels qu’ils ont été soigneusement disséqués par l’exégèse orientaliste. Sont étudiés de la sorte : les textes sacrés- le Coran et les hadiths – les positions des théologiens de l’Islam classiques sur les images, avec les différences marquées qui se manifestent entre les mondes chiites ou sunnites. Pourquoi y a-t-il eu condamnation des images ? Si les textes canoniques restent à peu près muets sur cette question, on observe que la tradition les rejette. L’analyse montre que c’est l’impureté des images qui les rend incompatibles avec l’activité religieuse. De fait, quand elles existent, leur présence reste très localisée, cantonnée dans les domaines profanes, de la vie du croyant. L’exégèse nous rapporte que pour contourner l’action condamnable, celle de vouloir égaler le créateur par la figuration d’êtres animés, il suffira de faire apparaître que les images sont sans souffle (ruh) et l’artiste n’a pas tenté de leur insuffler la vie qui est le pouvoir du Créateur. Quels sont alors les effets de cette condamnation ? L’auteure reprend ici la démonstration sur les origines de l’aniconisme, en renvoyant à son meilleur analyste Oleg Grabar (1987) : « l’interdiction de fait » procède donc moins d’un « aniconisme programmatique » que d’un « aniconisme de fait ». Les images sont interdites par l’islam dans son contact avec les autres religions, notamment les monothéismes qui l’ont précédé et les mouvements religieux de tous ordres qui ont traversé le Proche Orient au temps de l’Antiquité tardive.

La deuxième partie propose une histoire synthétique de la production des images en terres d’Islam entre les VIIe au XIXe siècle, cela dans un parcours géographique et chronologique, reprenant les structures classiques de l’histoire des arts de l’Islam : les empires arabes, le tournant du XIIe siècle qui voit l’apparition des manuscrits à peintures suivi du « miracle iranien », l’essor des images dans le monde iranien médiéval au contact renouvelé des civilisations chinoise et byzantine. L’auteur fait ici une précieuse synthèse des débats des orientalistes à propos du « non-réalisme voulu » de la représentation dans l’art islamique, ainsi que sur la place de la représentation figurative dans l’art islamique qui reste confinée à la sphère privée, cela plus souvent pour des raisons de coût de fabrication que d’interdiction et surtout, et varie considérablement en fonction des régions et des époques.

La troisième partie traite de la « profusion des images » à l’époque contemporaine et de son développement depuis le XIXe siècle avec la césure historique suivant l’importation d’une modernité venue d’Occident avec l’implantation durable des Européens dans le monde de l’Islam. On assiste alors à une occidentalisation des pratiques de l’image qui envahit graduellement l’espace public, comme en témoignent les descriptions des voyageurs. Apparaissent de nouveaux procédés de figurations : peinture de chevalet, photographie, sculpture. Leur développement est accompagné par de nouvelles institutions : écoles de Beaux-arts, musées, qui subordonnent la mise en place d’un système de valeur importé (hiérarchisation des arts). En effet, pour les élites locales, l’adoption des formes d’art occidentales est « un grand pas sur le chemin de la « civilisation ». » (p.78). La conquête de l’art occidental entre dans le projet global de modernisation des sociétés orientales. L’art musulman ou arabe, comme on le nomme alors, est perçu comme une tradition artisanale, décorative et ornementale, apparaît obsolète et accuse un « retard » par rapport au réalisme académique de l’art occidental. Le débat porte alors sur la capacité ou l’incapacité des arabes à représenter la figure humaine donc à maîtriser les arts nobles du dessin hérités de la Renaissance européenne. De nouveaux genres voient pourtant le jour avec un succès fulgurant : portrait réaliste, monuments aux grands hommes des Nations émergentes. Le cinéma et la télévision couronnent ce processus d’invasion totale de la société, depuis la sphère publique jusqu’à celle de l’intime, par l’image. Silvia Naef analyse alors l’impact de cette situation nouvelle et les positions des ulémas à leur égard qui oscillent entre interdiction, réprobation et utilisation de l’image à des fins morales et prosélytes. C’est là indiscutablement la part la plus novatrice de l’ouvrage.

En final l’auteure ouvre une réflexion sur l’image et sa condamnation, non en tant qu’image mais en tant que porteuse de message et porteuse de sens, en tout cas porteuse d’une certaine idée de la modernité. Elle conclut alors sur la question, qui justifie son titre, de l’image en Islam qui serait un problème, « voire une invention occidentale » (p.116).

Portrait de Mahomet jeune, affiche imprimée à Téhéran, 50 x 34,5 cm, acquise en nov. 1998, N°1695 de la coll. P. et M. Centlivres. credit: Etudes photographiques / revues.org

3. Images, Orientalisme et Islam.
C’est cette question clé de son ouvrage qui soulève évidemment certains points de discussions. L’interdiction des images implique une relecture des textes sacrés, des sociétés du monde islamique mais elle se mesure également au miroir l’orientalisme. Ainsi cette question que se posent les orientalistes, puis l’Occident dans la mesure où il jette un regard collectif sur l’Islam, est devenue, dans un jeu de retour et de réinventions réciproques, une question essentielle. L’enjeu était pourtant de sortir de la dialectique conflictuelle Islam/Occident.

Se pose tout d’abord le problème de l’ethnocentrisme : les images, toutes les images, s’offrent à la duplication et à la diffusion, à l’interprétation et aux réinterprétations. L’image donne à voir et à lire pour l’Autre, indépendamment souvent du cadre linguistique ou même culturel. C’est donc dans la représentation même que se construit un rapport d’altérité des systèmes de référence. Quelles sont ici les références mises en jeu dans l’interdiction des images ? A plusieurs reprises Silvia Naef s’interroge sur leur définition  : l’image se limite-t-elle au portrait et à la représentation d’êtres animés ? La production de représentations figurées est-elle isolée de toute autre production artistique ? Dans quelle mesure peut-on comparer une question de l’image dans la chrétienté et dans l’islam ?

Lehnert et Landrock, « Mohamed », carte postale n°106, 14 x 8,9 cm, envoyée en 1921, coll. P. et M. Centlivres. credit: Etudes photographiques / revues.org

L’orientalisme a trop souvent considéré les images comme des curiosités marquées du sceau de l’interdit, et lorsque leur production augmente et paraît largement acceptées, c’est le signe d’une acculturation, d’une occidentalisation. Cette occidentalisation synonyme de modernité n’est rendue possible que par un rejet de la tradition (Naef, 1996, p.343). Dans le domaine artistique[3], l’art islamique et la tradition populaire ne répondent pas aux critères de l’académisme occidental et au fur et à mesure que s’impose en Orient la vision européenne ces arts sont remplacés par l’art occidental (Naef, 1996, p.304). Le système de production de l’art islamique s’est désagrégé à tel point que se répand l’idée le monde arabe n’a pas de culture plastique. Massignon en 1920 est alors obligé de rappeler « qu’il y a des arts en pays d’Islam » (Massignon, 1921). L’histoire de l’art islamique s’est ainsi développée dans la confusion des genres, des temps, des types de monuments : comment peut-on comparer la fresque d’un château princier du VIIIe s de la steppe syrienne à une miniature Moghole produite en Inde au XVIIIe siècle ou à un portrait du prophète à l’âge de 12 ans trouvé sur le Souk d’Ispahan ? Que dirait-on de tels rapprochements concernant l’Occident ? On ne s’autorise une telle généralisation globalisante et des rapprochements historiques que parce qu’il s’agit de l’Islam et que l’image y est curiosité et transgression. Faire une histoire de l’image en Islam reviendrait-il pour autant à faire l’histoire d’une transgression ?

Silvia Naef évoque la question des supports (p.35) et de l’éventuelle disparition de documents fragiles. Une des caractéristiques de l’image à l’époque moderne -en particulier photographique- est sa reproductibilité et la capacité de sa diffusion en tant qu’objet. Les photographies peuvent fonctionner en miroir, leur sens initial se perd et se transforme jusqu’à l’inversion. C’est ainsi que cette lecture historique permet de rapprocher l’image curieuse et ambiguë du Prophète à l’âge de 12 ans lors de sa rencontre avec le moine Bahîra vendue sur un marché persan (p.90) à un portrait tunisien non moins ambigu et délibérément érotique des photographes Lehnert et Landrock (Centlivres, P & Centlivres-Demont, M, 2005).

Au-delà d’une question de l’image en Islam ou pour l’Occident, la question qui est peut-être sous-tendue dans l’ouvrage est celle de la recherche d’une autre façon de lire les images ; mais c’est déjà une autre question.

Le Caire, 2006

Références

CENTLIVRES, Pierre & CENTLIVRES-DEMONT, Micheline, “Une étrange rencontre : la photographie orientaliste de Lehnert & Landrock et l’image iranienne du prophète Mahomet”, Etudes photographiques, n°17, novembre 2005, pp. 5-15. Sur revues.org: http://etudesphotographiques.revues.org/index747.html

GRABAR, Oleg, La formation de l’art islamique, Paris, Flammarion, 1987

HEYBERGER, Bernard ; NAEF, Silvia, La multiplication des images en pays d’Islam : de l’estampe à la télévision XVIIe-XXe siècle, Istanbul / Würzburg, Ergon Verlag, 2003.

MASSIGNON, Louis, « Les méthodes de réalisation artistique des peuples de l’Islam », Syria 2, 1921, p.47-53, p. 149-160

NAEF, Silvia, A la recherche d’une modernité arabe, évolution des arts plastiques en Egypte, au Liban, en Irak, Genève, Editions Slatkine, 1996


[1] On distingue ici islam -la religion musulmane- et Islam -la civilisation islamique du Dâr al-islâm, des territoires dirigés par des souverains musulmans ou dont la population est à majorité musulmane.
[2] Par exemple : Abdelwahab Meddeb, « Ce seront toujours des images qui n’auront jamais d’âme », Libération, 2/02/2006 ; on trouvera une description de l’affaire des caricatures et une bibliographie complète sur : http://fr.wikipedia.org/wiki/caricatures_de_Mahomet_du_journal_Jyllands-Posten
[3] Dans le domaine de l’architecture, ce problème est aujourd’hui bien étudié. Voir par exemple, VOLAIT, Mercedes, Architectes et architectures de l’Egypte moderne, 1830-1950, Genèse de l’essor d’une expertise locale, Paris, Maisonneuve et Larose, 2005

(c) Jean-Gabriel Leturcq, 2006 – 2011

Advertisements

One Response to “Y-a-t-il une « question de l’image » en Islam ?”

  1. Mirjam Shatanawi said

    Looking forward to your revised review 😉

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: